Un récent rapport de l'Inspection Générale des Finances épingle la recherche publique française et conclut que notre recherche ne manque pas tant de moyens que de résultats.
Bien entendu, une fois publié, ce rapport a provoqué le tollé que l'on sait de la part des chercheurs qui contestent ses conclusions , son approche toute entière tournée vers des résultats économiques et son ignorance des apports de notre recherche à la solution de gands problèmes de société, tels que l'amiante par exemple.
En fait, cette controverse reflète d'une manière parfaite le malentendu existant entre le monde de la recherche et celui de la société civile. Je voudrais illustrer mes propos par deux exemples tirés de mon expérience personnelle.
Dans le cadre d'une intervention il y a quelques années de cela auprès du Comité de Direction d'un laboratoire de recherche d'un grand groupe national, j'ai demandé à tout un chacun de me définir ses objectifs à court, moyen ou long terme. D'abord interpellés par cette demande et réticents à répondre, j'ai eu des réponses assez inattendues dont la plus surprenante était: "mon objectif est d'augmenter le niveau scientifique de la France".
Une atre phase de mon intervention consistait à aider le groupe et en particulier son Directeur, à préparer une présentation au Président nouvellement nommé pour obtenir le maintien en activité du Laboratoire et du budget qui lui était alloué. Là encore scepticisme total: "comment voulez-vous que nous expliquions ce que nous faisons à quelq'un qui n'a pas notre niveau (scientifique)? " et tous de vivre une profonde frustration à l'idée d'avoir à être évalués par quelqu'un ne faisant pas partie de leur communauté de chercheurs et incapable selon eux d'apprécier le bien fondé de leur recherche.
Le malentendu repose d'abord sur l'idée fausse que à partir d'un certain niveau scientifique, on a le droit de faire de la recherche sans obligation de résultat. Pour autant que l'on publie à intervalles donnés différents papiers on a le droit de vivre à l'abri d'un staut du chercheur bien mérité!(j'exagère à dessein ...). Or la recherche est par nature aléatoire et incompatibile avec la tranquilité intellectuelle d'un chercheur indifférent aux résultats de ses travaux. Je pense que toute recherche, appliquée ou fondamentale, se doit d'avoir une finalité. Bien sûr qu'un budget (marginal) peut et doit être consacré à une forme de "recherche sauvage pour explorer ici et là des pistes non conventionnelles, mais ceci étant, les chercheurs comme les ingénieurs ou toute autre profession sont comptables des deniers qu'ils coûtent à la Société et pour lesquels ils doivent remplir leur mission.
Le problème n'est pas de savoir s'ils doivent avoir une obligation de résultat , cette obligation me paraît devoir être évidente, mais plutôt de savoir qui doit définir ce résultat. Et là je suis de l'avis de ceux qui pensent que la recherche est trop sérieuse pour être confiée aux seuls chercheurs.
En effet, autre difficulté, les chercheurs plongés dans leur univers ne savent généralement pas communiquer sur leur métier et expliquer le bien-fondé de leur projet de recherche, d'où des rapports tels que celui que je citais au début.
A partir de ce constat comment progresser ?
sans aucun doute augmenter les budgets de recherche, publics et surtout privés,
et s'agissant de la gestion des hommes:
définir en commun entre la communauté des chercheurs et les représentants de la société civile, des programmes de recherche à long et moyen terme en fonction de l'importance et de l'urgence des sujets
recruter pour la durée de ces programmes des hommes de talent motivés par les programmes envisagés
accepter une "remise en question permanente" , seule source de progrès possible, en échangeant avec des pairs, en s'exposant à des colloques internationaux
développer une culture de résultat, évaluer les résultats, les valoriser ,
favoriser la mobilité, les allers et retours entre recherche publique et privée,laboratoire et industrie, statut de chercheur et celui d'industriel .
Ainsi quand on aura créé pour nos chercheurs l'environnement clair et opérationnel dans lequel ils pourront s'épanouir, nul doute qu'ils accepteront cette contre-partie indispensable qu' est l'évaluation, pierre angulaire de l'économie de l'intelligence, une économie où nous réussirons si nous en comprenons les régles.
Paul Ohana