J'aimerais dire tout de suite tout le bien que je pense du rapport Stiglitz.
J'en ai apprécié la clarté et l'aspect pédagogique, essentiel en la matière. En effet, le français moyen, vous et moi ne comprenons pas généralement les statistiques qui sont le domaine par excellence des technocrates. Leur vocabulaire hermétique a réussi à les séparer de tous ceux qui espéraient trouver dans leurs chiffres des explications aux phénomènes économiques ou sociaux. Et puis ajoutez à cela la suspicion, légitime ou pas, de manipulation des chiffres et vous avez là une occasion additionnelle de douter de cette science (oui !) ô combien utile au demeurant!
J'en ai apprécié les ouvertures nouvelles qu'il apporte sur les contenus du bien-être individuel et collectif ( emploi, soins, vacances, revenus et propriété, consommation, éducation) même si la façon de les mesurer reste à définir.
Et maintenant quelques commentaires que j'aimerais verser à ce débat avant que des dispositions finales soient adoptées.
Comme dans les accords internationaux, on connait l'importance qu'il y a à définir le texte qui doit faire foi. Dans le cas présent s'agit-il du texte anglais ou d'une traduction officielle en français (que je n'ai pas encore rencontrée comme telle)? Le diable se cachant dans les détails, on conviendra que "bonheur" et "bien-être" ne sont absolument synonimes et qu'on ne saurait confondre l'un avec l'autre même si dans une certaine mesure, les deux notions se recouvrent partiellement. Alors peut-on définir le concept retenu et en donner une définition, non pas une impossible définition absolue, mais celle qui sera retenue pour être mesurée?
Pour cela, définissons ce nous voulons-nous savoir:
1. s'agit-il de l' état des lieux:
sommes-nous heureux en France? comment le français moyen se situe-t-il dans la pyramide de maslow (satisfaction de besoins primaires, de survie, de sécurité, de confort, d'épanouissement,...)?
2. s'agit-il de l'évolution de notre perception?
sommes-nous plus heureux aujourd'hui que nous ne l'étions, il y a un an, cinq ans, dix ans
3. s'agit-il de faire des comparaisons internationales ?
comment nous situons-nous par rapport aux autres nations, dans le temps et dans l'espace?.
Quel serait le classement de la France, dans cette enquête absolument théorique, où l'on poserait la seule questions suivante:
Si vous pouviez-choisir le pays où vivre, quel serait-il?
Un autre commentaire qui me pose question est la différence qu'il y a lieu de faire entre l'objet mesuré et sa mesure.
Une fois l'objet à mesurer défini, il faut s'efforcer de trouver le moyen de le mesurer en gardant à l'esprit la finalité de la mesure, c'est toute la difficulté de trouver un bon indicateur. Or le danger, on le voit tous les jours, est que l'indicateur une fois défini devient lui-même objet, il échappe à son créateur et peut s'écarter de sa définition originelle. C'est le cas du PIB et de nos différents indicateurs d'emploi, de chômage et autres qui au lieu d'être le miroir de la réalité qu'ils sont sensés refléter sont devenus une réalité par eux-mêmes.
Plutôt que de privilégier l'outil que l'on aura créé , il faudra veiller dans toute mesure future à conserver l'esprit original de la démarche: que mesure-t-on? pourquoi ? . Mais ce ne sera pas simple, si l'on veut assurer à ce nouvel outil une certaine pérennité.
Enfin, il semble bien que notre débat ne soit pas un débat purement français. J'ai eu l'occasion de vous parler dans ma note sur: l'INSEE et la mesure du bonheur sur les travaux faits à Istambul, les tavaux du Professeur White qui vont dans le même sens que le travail de la commission Stiglitz. A ce propos, le New York Times et le Wall street Journal qui rendaient compte du rapport Siglitz en avaient une vision toute différente:
pour le New York Times , s'il reconnait que l'activité économique peut contribuer de différentes façons au bien-être humain (durée de vie plus longue,...)il conclut que ces éléments ne peuvent être calculés avec précision et que M. Stiglitz aurait mieux fait de conclure que ce n'était pas la peine d'essayer!
Quant au Washington Post du 15 septembre, dans sa page World News, il titre au dessous d'une photo couleur, joyeuse, d'un couple souriant, heureux dégustant une boisson au soleil de la terrasse d'un café de Lille: "pour la France un indice de Joie de Vivre" et il rappelle que l'OCDE a dit qu' elle était prête à apporter son concours à la mise en oeuvre du rapport Stiglitz.
Comme on le voit, le débat n'est pas clos. Souhaitons seulement que les experts ne s'en saisissent pas et que le futur indicateur garde sa finalité première : être un miroir de notre image, une image que nous souhaitons voir chaque jour plus heureuse.
Paul Ohana
Président de la Commission Réforme de l'Etat
Fondation Concorde