Lord Kelvin avait l'habitude de dire: ce qui ne se mesure pas, n'existe pas. Traduisez par: si vous n'avez pas un bon indicateur pour mesurer un phénomène, c'est que vous ne lui accordez pas d'importance.
On pourrait épiloguer à l'infini sur les limites de cette assertion et citer tous les exemples où la présence d'un indicateur n'est pas le gage de la maîtrise d'une situation ou a contrario tous les exemples où l'absence d'outils de mesure n'est pas un frein à notre appréhension des situations.
Ces précisions apportées, on ne niera pas que la mesure dans ses différentes composantes (objet mesuré, outil de mesure, périodicité de la mesure, communication de la mesure et de ses résultats,..) conditionne les différentes facettes de notre vie . Que vous soyez fanatique de foot-ball ou pas, vous ne pouvez échapper au classement des équipes de la Ligue 1; de même les températures, de saison ou pas , conditionnent journellement votre moral; bien sûr vous suivez le CAC dans ses fluctuations à la décimale près à moins de vous contenter de savoir s'il est seulement dans le vert ou le rouge; toutes ces mesures sont apparemment objectives et nul à ma connaissance n'a songé à remettre en cause la précision des thermomètres de Météo France ou la moyenne des points gagnés ou perdus pendant les matches de Ligue 1, voire de Ligue 2.
Que dire maintenant, non plus de la mesure, mais des notations? prenons l'exemple du Guide Michelin avec ses redoutables étoiles. Leur attribution ne relève pas des mêmes critères que ci-dessus et pourtant leur importance est déterminante à telle enseigne qu'une légère variation d'une note (au demeurant excellente) a pu provoquer le suicide d'un grand chef!
Abordons maintenant le sujet ô combien sensible des agences de notation financières. Voilà trois vénérables institutions dont l'annonce de la notation de tel ou el pays, de telle ou telle entreprise entraîne parfois des effets dramatiques, bouleverse les marchés, les économies, les entreprises. Peu de décisions ou d'annonces ont eu dans le passé autant d'impact que la récente décision d'enlever un A à la traditionnelle et élitiste notation du AAA attribuée à un pays.
Que penser de ce pouvoir exorbitant ?
Il faut tout d'abord constater sa réalité. Bâti dans le temps, le système de notation des agences est un outil de référence, devenu incontournable qui va permettre de fixer les taux auxquels pays ou entreprises vont pouvoir emprunter. Sur les marchés ,on ne va pas refaire des études financières sur la solidité de tel ou tel pays, de telle ou telle entreprise, puisque les agences sont supposées l'avoir fait, on va se contenter de la notation, synthèse dramatique des multiples analyses amont. Et puis la note va échapper au notateur et vivre sa propre vie.
Interrogés sur le phénomène agence de notation,les financiers traditionnels vous diront que les agences ne gèrent en aucune façon les organismes elles ne font que traduire dans une note l'analyse de résultats des organismes notés. Ils vous confirmeront donc que cet outil leur est indispensable sauf à refaire eux-mêmes toutes les analyses!
Ceci étant, les économies nationales avec leurs gouvernements, leurs institutions, leurs entreprises sont clients de ces agences et à ce titre devraient avoir de regard sur leurs méthodes.
Pourquoi a minima ne pas rédiger et publier une Charte de Qualité définissant les droits des "notés", et les obligations des notateurs? je pense à des sujets tels que l'indépendance des agences, les critères d'attribution des notes, la périodicité de la mesure, la communication des résultats , la qualité des informations traitées . (On ne peut par exemple s'appuyer sur des données dont la validité ne serait pas à toute épreuve comme de vulgaires subprime infiltrés dans des paniers de produits titrisés).
Une vraie révolution serait d'arriver à substituer aux mesures financières, dont on connait les limites, de nouveaux indicateurs de mesure du bonheur . Ce concept apparemment utopique pour l'instant serait plus parlant pour les opinions publiques que les AAA ou CCC des uns et des autres.
Pour ce nouveau chantier, il faudrait créer une agence ad-hoc dont la France pourrait prendre l'initiative, et bien sûr y associer nos partenaires européens qui là seraient tout à fait légitimes. S'entendre sur une définition commune du bonheur non pas seulement pour le mesurer mais pour y accéder,quel beau projet politique!. Dans son rapport, le Professeur Stiglitz a ouvert la voie, poursuivons la.